Sweet November

Kate Walsh
   Kate Walsh

Je reçois un mail de ma soeur, en provenance d’Istanbul, intitulé Brève de Turquie. Ces mots, ses mots, qui caressent chaque ligne. Je l’admire, elle, sa sensibilité, sa force, son courage, ses voyages, son indépendance, sa manière d’écrire la vie. Je l’ai bien dit à ma psy hier. Depuis toujours, je me suis sentie en compétition avec elle, non parce que je le voulais, mais parce qu’on disait sans cesse que j’étais bien moins qu’elle. Moins jolie, moins dégourdie, moins intelligente. Le regard des autres, c’est aussi celui avec lequel on se forge, celui qui nous plie à une certaine image de soi-même. C’est l’influence des jugements qui fait mal et nous fait courber parfois plus qu’on ne le devrait. Un jour, on finit par ne plus se faire écraser par le poids des regards, et l’on se construit, seul, sans influence, sans préjugé. Mais ma soeur, je ne crois pas qu’elle m’ait un jour mis sur un pied d’infériorité. Si nos dix ans de différence ont donné naissance à quelques différents, le temps a su rétablir l’équilibre. J’admire cette femme forte que je deviendrais je l’espère dans quelques temps. J’admire tout ce qu’elle est. J’irai la chercher vendredi soir à l’aéroport. Elle me racontera son voyage, je lui raconterai mon retour vers la vie.

Le psychiatre m’a assuré que j’allais bien. Faire mon deuil, continuer ma vie, ainsi devra se poursuivre mon histoire. Pas d’antidépresseurs, pas de consultations régulières. Je n’en avais pas besoin. Il m’a prescrit des anxiolytiques pour mes crises d’angoisse, mais il semblerait que je sois saine d’esprit, c’est plutôt rassurant. Je suis repartie de là, soulagée.

Le soir même, je revois ma psychanalyste, ma régulière, ma désormais confidente. J’ai croisé son regard, j’ai pu lire dans ses yeux. Elle parait plus aimable sans ses lunettes noires. Elle m’est sympathique, je lui raconte tout sans retenu. Elle est surprise par mon détachement. Oui en fait, j’ai passé des années et des années à analyser les membres de ma famille, à encaisser, à observer, à me taire. Je lui déballe mon sac. Les poids se soulèvent, s’abattent lourdement au sol, je les laisse par terre, ne me retourne pas.

La vie continue de tourner au bureau sans moi. De loin, j’accepte les mails de congrats des clients et apprends par un collègue que j’aurais certainement droit bientôt à une promotion. Je monte les marches doucement, suis upgradée comme on dit. Il y a au moins une chose que je n’aurais pas foiré dans ma vie.

Au cinéma, je me suis assoupie. Je m’en veux car le film était bien, même très bien. J’irais le revoir, par respect pour Ridley Scott. American Gangsters est un sacré bon film, j’en ai vu assez pour le dire.

Qu’on ne vienne pas me faire la morale sur l’amitié en ce moment. C’est un sujet qui fâche. Je n’ai plus 17 ans et ne rentrerai pas dans des histoires qui me donneraient l’impression de les avoir. On devrait pouvoir vivre sans blesser les autres. On devrait pouvoir expliquer pourquoi les gens s’aiment, se séparent, se rabibochent, splittent leurs chemins. Mais non. L’amitié/ l’amour même combat. Les relations sont guidées par les aléas. On devrait se décomplexer du fait que l’amitié ne ressemble pas à celle qui lie les ados prépubères des séries américaines. Qu’on arrête de dramatiser les relations humaines un peu. Ca va, ça vient. On sait tous que les vrais amis se comptent sur les phalanges d’un doigt.


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